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PRB 07-18F

Afghanistan : Production et trafic de drogue

Gerald Schmitz
Division des affaires politiques et sociales

Le 5 octobre 2007

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Avertissement


Table des matières


La production d’opium illicite tiré du pavot et le trafic de la résine d’opium brute et de dérivés narcotiques plus forts, comme la morphine, la codéine et l’héroïne, qui exigent l’utilisation de produits chimiques précurseurs(1), font problème pour l’Afghanistan depuis des dizaines d’années, particulièrement depuis l’occupation soviétique, et sont devenus un facteur clé de l’économie de guerre. De nombreux observateurs soupçonnent que la brève interdiction de la culture du pavot, mais non du trafic qui y fait suite, par les Talibans en 2001 visait à stabiliser le prix de l’opium, voire de le faire augmenter. Selon certains analystes, il faudrait concentrer les efforts non seulement sur les lieux de culture, mais aussi sur les narcodollars et le trafic qui touche l’en­semble du pays(2). En 2007, les exportations d’opiacés de l’Afghanistan ont atteint des niveaux sans précédent depuis les exportations de Chine au XIXe siècle. Il s’agit d’un problème à la fois d’offre et de demande(3).

De nombreux efforts de lutte contre la drogue ont été entrepris depuis le renversement par la force du régime taliban, en 2001 : interdiction de la culture par l’Administration provisoire afghane en janvier 2002; mise en œuvre d’une stratégie nationale de lutte contre la drogue en 2003 (elle a été mise à jour en 2006 et fait actuellement l’objet d’une étude en vue de l’adoption d’une nouvelle stratégie en 2008); proclamation d’une interdiction dans l’article VII de la Constitution afghane en janvier 2004; édiction d’une fatwa religieuse, en août 2004, proclamant que la culture du pavot est contraire à la charia, la loi sacrée; création, en décembre 2004, du nouveau ministère de la Lutte contre les stupéfiants (en plus du ministère de l’Intérieur, qui connaît sa part de difficultés, chargé de superviser six unités de lutte antidrogue et d’exécution de la loi); et adoption en décembre 2005 d’une loi antidrogue dont le Parlement afghan doit toujours adopter certaines modifications(4).

La direction de l’aide internationale à la lutte contre la drogue a été confiée au Royaume-Uni, et des dépenses de plus de 500 millions de dollars américains ont été annoncées pour la période 2005 à 2008(5). Malgré cela, le Comité de la défense de la Chambre des communes du Royaume-Uni a estimé que la politique antidrogue de la coalition manquait de clarté et de cohérence(6). Le commerce des stupéfiants est solidement implanté dans l’économie rurale(7). Étant donné l’inefficacité des mesures existantes de lutte contre la drogue et la réaction négative de nombreux Afghans à l’égard de ces mesures, les gouvernements des pays de l’OTAN hésitent fortement à faire intervenir directement leurs troupes, de crainte de perdre leurs appuis.

Les enjeux sont extrêmement élevés. Ses répercussions mondiales mises à part, le commerce de la drogue est étroitement lié aux questions critiques de gouvernance, de corruption, de renforcement de l’État, de développement, de sécurité et de lutte contre l’insurrection en Afghanistan(8). Un observateur a déclaré dernièrement que les Talibans ne pourraient pas exister sans la drogue(9). Plusieurs années auparavant, un autre spécialiste avait signalé que la croissance continue du commerce de la drogue menaçait de transformer l’État défaillant qu’était l’Afghanistan en un État narcoterroriste (10). Selon le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU : « Manifestement, la mise en œuvre de la stratégie nationale de lutte contre la drogue laisse à désirer, notamment dans le sud-ouest et dans le sud […] L’accroissement sans précédent de la production d’opium en 2007 menace gravement la reconstruction du pays et l’édification de la nation afghane […] [L]a puissance financière des trafiquants, tant en Afghanistan que dans les États voisins où la drogue passe en contrebande, est telle que, jusqu’à présent, ils ont pu tenir en échec les efforts déployés par le gouvernement et par la communauté internationale pour limiter ou arrêter le trafic illicite. »(11) Entre-temps, les buts stratégiques de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) font l’objet de critiques(12).

Données et tendances actuelles

L’Afghanistan constitue un paradoxe : c’est un des pays les plus pauvres du monde, qui se situe presque au bas de l’échelle de l’indice de développement humain de l’ONU (174e pays sur 178) et de l’indice de pauvreté humaine(13). Pourtant, c’est de loin le plus grand exportateur des drogues illicites au monde, dont la valeur de revente est estimée à 60 milliards de dollars américains(14). Évidemment, les revenus réels pour l’Afghanistan ne représentent qu’une fraction de ce montant, et seulement 20 p. 100 de ces revenus, soit un milliard de dollars américains, est allé aux producteurs en 2007. Selon la dernière enquête de l’ONUDC(15), environ 3,3 millions d’Afghans (14,3 p. 100 de la population) participent à la culture du pavot à opium, sans compter plus de 500 000 travailleurs et un nombre indéterminé de trafiquants, de chefs de guerre et de fonctionnaires(16).

Même si le pavot n’est cultivé que sur un peu plus de 4 p. 100 des terres arables afghanes, les revenus tirés des drogues illicites sont énormes; ils correspondaient à plus de 52 p. 100 du PIB légal du pays en 2002 (par rapport à 24,4 p. 100 pour la Birmanie/Myanmar et à 3 p. 100 pour la Colombie) (17). Depuis l’invasion, l’Afghanistan dépend sérieusement de l’aide extérieure; il affiche le plus faible taux de recettes du gouvernement par rapport au PIB dans le monde. Mais en 2002-2003, l’aide internationale, totalisant 2,8 milliards de dollars américains, était encore de beaucoup inférieure aux revenus illégaux provenant de l’opium, soit 4,82 milliards de dollars américains(18).

L’étude effectuée en 2006 par l’ONUDC et la Banque mondiale sur l’industrie de la drogue en Afghanistan a révélé que l’envergure et l’importance de la narcoéconomie dans ce pays étaient pratiquement sans précédent dans l’histoire du monde(19). En 2007, l’augmentation de 17 p. 100 par rapport à l’année précédente des terres cultivées, portant la superficie de celles-ci à 193 000 hectares (voir le graphique 1), a fait grimper à 93 p. 100 la contribution afghane à la production mondiale d’opium(20).

La production d’opium est répartie très inégalement dans l’ensemble du pays. Par exemple, la moitié provient de la province d’Helmand (2,5 millions d’habitants), qui constitue à elle seule le plus grand producteur de drogue au monde. La culture semble plus intensive dans les secteurs moins contrôlés par le gouvernement. Même si l’étude de 2007 de l’ONUDC soutient que le nombre de provinces où on ne pratique pas la culture de l’opium est passé de six à 13 en 2006, l’effet des narcodollars, comme Rubin l’a signalé, se fait sentir dans tout le pays. Dans la province de Balkh, au nord, où la culture du pavot est censée avoir été éliminée, il semble que les agriculteurs se soient tournés vers la marihuana(21).

Graphique 1 – Culture du pavot à opium en Afghanistan (en hectares, 1994-2007)
Le graphique 1 présente la superficie en hectares consacrée à la culture du pavot à opium en Afghanistan pour chaque année entre 1994 et 2007.   Elle est passée de 71 000 hectares en 1994 à 193 000 hectares en 2007, avec certaines fluctuations de la tendance à la hausse au fil des ans, notamment en 2001, année où elle a atteint un creux à 8 000 hectares.
Source :  Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, Afghanistan Opium Survey 2007 (en anglais seulement).

Ce qui est inquiétant dans la production d’opium en Afghanistan, c’est non seulement qu’elle augmente, mais aussi qu’elle déborde les frontières du pays. Selon un observateur, « il en coûte moins cher de s’adonner à des activités illégales en Afghanistan que presque partout ailleurs dans le monde, mais l’Iraq est en voie de rejoindre l’Afghanistan. Après avoir suivi son exemple en devenant un important refuge pour les terroristes transnationaux, l’Iraq commence maintenant à produire du pavot. »(22)

Politiques antidrogue

La lutte antidrogue en Afghanistan est une entreprise colossale, coûteuse – à eux seuls, les États-Unis y ont investi près d’un milliard de dollars en 2005(23) – et controversée à laquelle participent une foule d’organismes nationaux, étrangers et internationaux, travaillant ensemble dans le cadre de la stratégie nationale de lutte contre la drogue et sous le régime de la Loi antidrogue. Par ailleurs, à la première page du Rapport de 2007 du Congressional Research Service (CRS), on déclare carrément que « les fonctionnaires américains et de nombreux observateurs pensent que l’introduction d’un système démocratique de gouvernement en Afghanistan s’est accompagnée de l’élection et de la nomination à des charges publiques de personnes associées au commerce de la drogue »(24). La lutte antidrogue deviendra efficace à partir du moment où on s’attaquera à la corruption depuis le sommet.

Toutes les mesures existantes et proposées ont été critiquées. On a dit de beaucoup d’entre elles qu’elles exacerbaient les problèmes en matière de gouvenance, de sécurité et de développement. On a aussi souligné qu’il n’existe pas de solution simple ou de technique miracle et que, pour avoir une chance de réussir, toute stratégie de lutte antidrogue doit tenir compte des impératifs d’édification de l’État et de développement rural à long terme(25). En outre, aucune des solutions les plus populaires avancées au cours des débats politiques et publics, par exemple accélérer l’éradication, se concentrer sur la répression, accorder plus de financement aux activités économiques de remplacement ou autoriser la production d’opium, ne tient tout à fait compte de l’existence d’une demande mondiale d’héroïne(26).

Les efforts d’éradication et de répression demeurent les éléments clés de la lutte contre la drogue en Afghanistan, mais ce sont eux qui ont été les plus vertement critiqués, comme on le verra ci-dessous.

Éradication et répression de la culture du pavot

La stratégie américaine de lutte antidrogue continue de miser principalement sur l’éradication (en apparence plus raffinée et ciblée) et la répression, même si le président afghan Karzaï a résisté jusqu’ici aux pressions exercées en faveur de l’épandage d’herbicides, probablement par voie aérienne(27). Certaines activités d’éradication financées par les États-Unis ont été confiées à des entreprises privées, notamment DynCorp International(28). Des observateurs sont d’avis que l’éradication n’est pas une solution viable et qu’elle comporte des effets indésirables importants(29). Beaucoup soutiennent qu’elle cible les agriculteurs pauvres et provoque des contrecoups. Comme le signalait l’ONUDC en 2007, la résistance à l’éradication est beaucoup plus vive qu’en 2006(30). En outre, « les chefs militaires ne sont pas à l’aise avec l’idée de jouer un plus grand rôle dans les programmes d’éradication […] Il semble peu probable que les mesures à court terme, comme l’épandage aérien généralisé, puissent s’inscrire dans une stratégie fructueuse à long terme. Ce type d’éradication incitera inévitablement les villageois à prendre le parti des adversaires de Karzaï. »(31)

Les mesures de répression seraient, semble-t-il, plus prometteuses, du fait qu’elles s’attaquent à un niveau plus élevé dans l’organisation du trafic. Toutefois, même le gouvernement américain est d’avis que les mesures de répression à elles seules ne pourront pas éliminer un pourcentage important du commerce de l’opium dans un avenir prévisible(32). Les efforts de répression se trouvent aussi compromis par des risques politiques et des faiblesses chroniques dans la gouvernance et l’exécution de la loi. Et encore une fois, le rôle des forces militaires s’avère problématique : « Le rôle essentiel de l’OTAN consiste à assurer la sécurité dans l’ensemble du pays, et non pas à disperser son action dans des missions d’éradication et de répression qui sont actuellement vouées à l’échec […] Les commerçants et les trafiquants ne sont pas des criminels étrangers. Nombre d’entre eux sont membres d’élites tribales exerçant un fort ascendant sur la population. Les mesures de répression des drogues prises contre eux les inciteraient à faire pression sur la population pour qu’elle cesse de collaborer avec l’OTAN, ou qu’elle appuie plus directement les Talibans. Cela pourrait facilement compromettre la mission des équipes provinciales de reconstruction en matière d’économie et de reconstruction […] Les mesures de répression devraient viser à éliminer au moins en partie la corruption et l’impunité des grands trafiquants, sauf qu’elles doivent demeurer la responsabilité des unités spéciales de répression afghanes, et non de l’OTAN. »(33)

Activités économiques de remplacement

Le développement d’activités économiques de remplacement pour les cultivateurs de pavot afghans est un élément important de la stratégie actuelle de lutte contre la drogue(34). Cela comprend un système d’incitatifs appelé « Fonds de bon rendement », créé pour récompenser les villages qui renoncent à la culture de l’opium(35). Malgré tout, il y a des analystes pour qui le financement accru en provenance des États-Unis est cruellement insuffisant et constitue un maigre 6 p. 100 des dépenses des États-Unis en matière de lutte antidrogue effectuées en Afghanistan en 2007(36). Ils proposent ce qui suit : « Comme d’autres cultures se heurtent souvent à des obstacles comme l’absence de distributeurs, de demande intérieure ou de prix constants à l’étranger, la communauté internationale devrait aider Kaboul à mettre sur pied une agence, sur le modèle de la Commission canadienne du blé, qui achèterait les récoltes des cultivateurs à des prix constants et se chargerait de la commercialisation et de la distribution à l’échelle internationale. »(37) Ils ajoutent : « Pour que les activités économiques de remplacement soient adoptées, il faut offrir un financement licite à long terme et reconstruire l’infrastructure agricole, y compris les systèmes d’irrigation qui se sont dégradés ou ont été détruits pendant les années de guerre. »(38)

Les études effectuées sur le terrain révèlent de nombreuses lacunes dans la mise en œuvre des activités économiques de remplacement(39). William Byrd critique de nombreux aspects des projets de développement d’activités de remplacement, en soutenant que les investissements dans de tels projets, dans l’espoir d’obtenir des résultats rapidement, ne peuvent remplacer le développement rural à long terme(40). D’autres font observer qu’« il faut plusieurs années avant que les activités économiques de remplacement deviennent autosuffisantes, profitables et durables. En attendant, l’Afghanistan risque de retomber dans l’anarchie et l’instabilité […] L’expérience a démontré que le développement d’activités de remplacement a un impact très limité sur la lutte antidrogue. »(41) De plus, « les projets de diversification sont encore sur une petite échelle, particulièrement si on les compare à la culture massive d’opium dans le pays […] Au mieux, ces projets peuvent servir de laboratoire de recherche et de diffusion de solutions de rechange viables à la culture du pavot. Toutefois, il n’est pas réaliste de s’attendre à des répercussions importantes sur une narcoéconomie en pleine croissance comme celle de l’Afghanistan. »(42)

Légalisation et réglementation de l’opium destiné à des fins médicales

La solution de rechange la plus innovatrice, mais aussi la plus controversée, aux méthodes existantes de lutte antidrogue est sans doute la réglementation de la production d’opium en vue de sa vente légale sous forme d’analgésique. Le Conseil de Senlis, un organisme privé fondé par une avocate canadienne, Norine MacDonald, a été le premier à préconiser cette solution, dans une proposition de 110 pages où il précise notamment que : « L’élément clé du modèle Poppy for Medicine est la transformation en morphine du pavot cultivé par les villageois au sein même des villages afghans. Le processus de production entier, des graines de pavot aux comprimés de médicament, peut ainsi être contrôlé par le village en collaboration avec le gouvernement et les acteurs internationaux, et tous les bénéfices économiques tirés de la vente des médicaments reviendront au village, ce qui favoriserait la diversification économique. Échangés sur les marchés internationaux, les médicaments produits dans les villages bénéficieraient aussi au gouvernement afghan. »(43)

Le Conseil affirme que la production de drogue sous licence a fonctionné dans d’autres pays(44) et que, d’après l’Organe international de contrôle des stupéfiants de l’ONU, il existe une demande, puisque 80 p. 100 de la population mondiale, y compris l’Afghanistan, est aux prises avec une grave pénurie de médicaments essentiels à base de morphine, et l’Afghanistan pourrait approvisionner ce marché en morphine à un prix au moins 55 p. 100 inférieur à celui de la moyenne du marché(45). Le Conseil soutient aussi que les projets pilotes de culture du pavot à des fins médicales en Afghanistan jouissent d’un appui populaire élevé dans les pays de la Coalition – de 69 p. 100 aux États-Unis à 79 p. 100 au Canada et 89 p. 100 aux Pays-Bas, pour une moyenne générale de 81 p. 100(46). Il soutient cependant que la sécurité et la stabilité exigent la présence de plus de troupes de l’OTAN sur le terrain et que le retrait des militaires canadiens en Afghanistan ne devrait pas avoir lieu à une date précise, mais être assujetti à l’atteinte de mesures de succès bien établies(47).

Ces affirmations du Conseil ont été contestées par des détracteurs des mesures existantes de lutte antidrogue(48), mais elles ont aussi engendré un débat sérieux et reçu certains appuis. Des analystes estiment que la culture contrôlée de l’opium n’est pas possible dans un avenir rapproché prévisible (49). D’autres se reportent à l’Organe international de contrôle des stupéfiants, qui affirme catégoriquement qu’il existe déjà une offre excédentaire d’opiacés à des fins médicales et que, même s’il y avait une demande, l’Afghanistan est peut-être le pays au monde le moins indiqué pour la satisfaire (50). Il y en a selon qui « les chiffres de l’ONU sont fondés […] sur des calculs de la demande projetée qui se limitent au marché hautement protégé des analgésiques. Ces calculs ne tiennent pas compte de la demande potentielle des pays en développement qui ne disposent pas de ces médicaments essentiels. »(51) Ils ajoutent : « La nouvelle loi afghane de lutte contre la drogue, qui est entrée en vigueur en décembre 2005, contient des dispositions explicites sur un mécanisme d’octroi de permis. Le Comité afghan de réglementation de la drogue a été mis sur pied en août 2006 par suite de l’adoption de cette loi. »(52)

Certains sceptiques sont prêts à ouvrir la porte à certaines conditions : « L’expérimentation des usages licites des opiacés comme médicaments mérite un certain intérêt, mais il faut se défaire aussi de l’illusion que cela pourrait apporter des solutions à court ou à moyen terme, comme le mentionnent souvent les médias quand ils font état des rapports du Conseil de Senlis. »(53) Les tenants de cette idée soulignent que « vu les conclusions des recherches récentes sur les systèmes de contrôle social intégré et la possibilité de commercialiser la morphine d’origine afghane à l’échelle internationale, le gouvernement afghan devrait réévaluer cette proposition et autoriser un projet pilot scientifique visant à déterminer si les mécanismes de contrôle locaux peuvent limiter les détournements vers le marché clandestin de la drogue, et à préparer la voie à un système d’octroi de permis de culture du pavot. »(54)

Aucun projet de la sorte n’a encore vu le jour, et les propositions du Conseil de Senlis n’ont été adoptées ni par le gouvernement afghan, ni par les pays donateurs, ni par les organismes internationaux présents en Afghanistan. En 2007, cependant, l’idée d’y réfléchir sérieusement a reçu un appui considérable dans les médias canadiens.

La position et le rôle du Canada

Jusqu’ici, le Canada s’est limité à un rôle de soutien dans les efforts de lutte antidrogue du gouvernement afghan et de la communauté internationale des donneurs d’aide. Sa politique officielle est la suivante : « Le Canada reconnaît l’importance d’adjoindre aux efforts diversifiés qu’il déploie en Afghanistan une stratégie concertée et efficace de lutte contre les stupéfiants. Il n’y a pas de solution facile pour mettre un frein à la production d’opium et au trafic de la drogue en Afghanistan. »(55) Plus précisément, le Canada a consacré 27 millions de dollars au développement d’autres moyens de subsistance (18,5 millions de dollars pour les agriculteurs de la province de Kandahar) et, le 26 février 2007, il a annoncé un financement supplémentaire de
30 millions de dollars pour soutenir les efforts de lutte contre les stupéfiants (27 millions de dollars pour l’ONUDC et trois millions pour le Fonds spécial de lutte contre les stupéfiants de l’Afghanistan). Cet argent aidera les Afghans :

Le Canada consacre près de 57 millions de dollars aux projets de lutte contre la drogue. Par contre, « les forces canadiennes à Kandahar ne participent pas directement à l’éradication de la culture du pavot. Étant donné les incidences que pareil combat pourrait avoir sur le climat de sécurité en général et les relations avec les communautés afghanes, elles ne souhaitent pas être associées aux efforts de lutte contre les stupéfiants. Elles apportent toutefois leur aide au besoin aux efforts déployés par les Afghans pour mettre en œuvre la Stratégie de lutte contre les stupéfiants. »(57)

Le gouvernement canadien continue de s’opposer fermement aux propositions du Conseil de Senlis concernant l’octroi de permis de culture d’opium, en soulignant que « [l]e Canada et le reste de la communauté internationale appuient vigoureusement le gouvernement afghan dans sa détermination à ne pas légaliser la production de l’opium »(58). Néanmoins, les principaux analystes du problème grandissant de la drogue en Afghanistan jugent que les mesures antidrogue existantes sont inefficaces et parfois contre-productives. Ils estiment nécessaire d’adopter des approches plus globales et plus « intelligentes ». Pour eux, des mesures bien appliquées de lutte contre les stupéfiants sont exactement ce que les Afghans demandent : éliminer les criminels qui détiennent le pouvoir et assurer la sécurité et le développement(59).


Sources

  1. De l’anhydride acétique dans le cas de l’héroïne. Cindy Fazey, « Responding to the Opium Dilemma », dans Robert Rotberg (dir.), Building a New Afghanistan, Washington, Brookings Institution Press et World Peace Foundation, 2007, p. 178 à 204.
  2. Voir les analyses de Barnett Rubin, « Road to Ruin: Afghanistan’s Booming Opium Industry », New York University Center on International Cooperation et Center for American Progress, 7 octobre 2004; Rubin, commentaires sur les affaires internationales parus dans un carnet de groupe : « Counter-Narcotics in Afghanistan. I: Defining the Problem; II: The Value Chain, The Corruption Chain; III: The False Promise of Crop Eradication; IV: Beyond Interdiction », 24, 25 et 31 août et 27 septembre 2007; et « Points on Counter-Narcotics in Afghanistan: A Critique and a Proposal », 28 août 2007.
  3. Douglas Bland, « There is No Afghan Poppy Problem », Conférence des associations de la défense, Commentaire 1, 2007.
  4. CRS (Congressional Research Service), Rapport au Congrès, Christopher Blanchard, « Afghanistan: Narcotics and U.S. Policy », mis à jour le 14 septembre 2007, p. 29.
  5. Ibid., p. 22.
  6. Comité de la défense de la Chambres des communes du Royaume-Uni, « UK Operations in Afghanistan », Treizième rapport de la session 2006-2007, 3 juillet 2007, p. 41.
  7. Jan Koehler et Christoph Zuercher, « Statebuilding, Conflict and Narcotics in Afghanistan: The View from Below », dans International Peacekeeping, Numéro spécial : « Afghanistan in Transition: Security, Governance and Statebuilding », vol. 14, no 1, 2007, p. 62 à 74.
  8. Alain Labrousse, « Afghanistan : Le Fléau de la drogue », Politique internationale, no 116, été 2007, p. 113 à 128; Alain Labrousse, Afghanistan : opium de guerre, opium de paix, Paris, Éditions Fayard, 2006.
  9. Robert Rotberg, propos tenus devant un groupe de spécialistes réunis par l’Institut canadien des affaires internationales, en collaboration avec l’École supérieure des affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, « State-Building in Afghanistan: Is International Assistance Working? », Ottawa, 28 septembre 2007.
  10. Larry Goodson, « Bullets, Ballots, and Poppies in Afghanistan », Journal of Democracy, vol. 16, no 1, janvier 2005, p. 24 à 38 (p. 35).
  11. Nations Unies, Rapport du secrétaire général, « The situation in Afghanistan and its implications for international peace and security », 21 septembre 2007 [traduction].
  12. Fazey (2007).
  13. PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), Afghanistan Human Development Report 2007, publié le 26 septembre 2007.
  14. « A World Awash in Heroin », The Economist, 28 juin 2007, à partir de chiffres tirés du Rapport mondial sur les drogues 2007 de l’ONUDC, paru en juin 2007.
  15. ONUDC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime), Afghanistan Opium Survey, août 2007.
  16. CRS (Congressional Research Service), Rapport au Congrès, Christopher Blanchard, « Afghanistan: Narcotics and U.S. Policy », 2007, p. 3, mis à jour le 14 septembre.
  17. Rubin (2004), p. 6 à 8.
  18. TNI (The Transnational Institute), Losing Ground: Drug Control and War in Afghanistan, décembre 2006, p. 26 à 29; Rubin (2004), p. 6 à 8.
  19. ONUDC et Banque mondiale, sous la direction de Doris Buddenberg et William Byrd, Afghanistan’s Drug Industry: Structure, Functioning, Dynamics, and Implications for Counter-Narcotics Policy, novembre 2006.
  20. Pour plus d’information sur le rôle de l’Afghanistan dans le marché mondial des opiacés et les réseaux de trafiquants internationaux, voir TNI (2006), p. 26 à 29; Pierre-Arnoud Chouvy, « Trafic de drogue : les routes des opiacés afghans », dans L’Ena hors les murs, no 368 : La face cachée du monde : les relations internationales illicites, 2007 (voir aussi le site Web de Geopium).
  21. « Afghan farmers turn to marijuana as alternative to producing opium », National Post, 28 septembre 2007, p. A11.
  22. Rubin (24 août 2007) [traduction].
  23. CRS (2007), p. 46.
  24. Ibid., p. 5.
  25. Voir William Byrd, « Responding to the Opium Challenge in Afghanistan », exposé présenté à un atelier intitulé « Dynamics and Determinants of Poppy Cultivation in Afghanistan: Implications for Development Programmes », 27 juin 2007; et Koehler et Zuercher (2007).
  26. TNI, « Missing Targets: Counterproductive drug control efforts in Afghanistan », note d’information stratégique sur les drogues, no 24, septembre 2007.
  27. Gouvernement américain (2007); CRS (2007), p. 31 à 34; pour une évaluation critique détaillée, voir David Mansfield et Adam Pain, « Opium Poppy Eradication: How to raise risk when there is nothing to lose? », document d’information, Afghanistan Research and Evaluation Unit, août 2006 et Rubin (2007).
  28. Peter Bergen et Sameer Lalwani, « The War on Poppies », Los Angeles Times, 2 septembre 2007.
  29. Byrd (2007).
  30. Rapporté dans TNI (2007); voir aussi Jon Lee Anderson, « The Taliban’s Opium War: the difficulties and dangers of the eradication program », The New Yorker, 9 juillet 2007.
  31. IISS (Institut international d’études stratégiques), « Afghanistan’s Poppy Crop », vol. 13, no 6, août 2007 [traduction].
  32. Gouvernement américain, U.S. Counternarcotics Strategy  for Afghanistan, août 2007.
  33. Felbab-Brown, « Afghanistan’s Opium Wars », The Wall Street Journal, 20 février 2007 [traduction].
  34. Pour en savoir plus sur les efforts faits par les États-Unis, voir CRS (2007), p. 29 à 31.
  35. IISS (2007).
  36. Bergen et Lalwani (2007).
  37. Ibid. [traduction].
  38. IISS (2007) [traduction].
  39. David Mansfield et Adam Pain, « Alternative Livelihoods: Substance or Slogan? », Afghanistan Research and Evaluation Unit, octobre 2005.
  40. Byrd (2007).
  41. Peter van Ham et Jorrit Kamminga, « Poppies for Peace: Reforming Afghanistan’s Opium Industry », The Washington Quarterly, vol. 30, no 1, hiver 2006-2007, p. 69 à 81.
  42. TNI (2007), p. 6 [traduction].
  43. Conseil de Senlis, Poppy for Medicine: Licensing poppy for medicines: an integrated counter-narcotics, development, and counter-insurgency model for Afghanistan, Londres, juin 2007 [traduction].
  44. Conseil de Senlis, Romesh Bhattacharji, India’s experiences in licensing poppy cultivation for the production of essential medicines: Lessons for Afghanistan, juin 2007.
  45. Conseil de Senlis, Poppy for Medicine, p. 10.
  46. Conseil de Senlis, A Lost Mandate: The Public Calls for a New Direction in Afghan Counter-Narcotics Policies, septembre 2007.
  47. Conseil de Senlis, Peace in Canada – Made in Afghanistan, septembre 2007.
  48. Voir, par exemple, Fazey (2007), p. 192 à 196.
  49. Byrd (2007).
  50. Nick Grono et Joanna Nathan, « Defeating Afghanistan’s drug fix », The Christian Science Monitor, 31 mai 2007.
  51. Van Ham et Kamminga (2006-2007), p. 78 [traduction].
  52. Ibid. [traduction].
  53. TNI (2007), p. 7 [traduction].
  54. Van Ham et Kamminga (2006-2007), p. 77 [traduction].
  55. Gouvernement du Canada, « Protéger le Canada, reconstruire l’Afghanistan : sécurité », 2007.
  56. Ibid., les caractères gras apparaissent dans le texte original.
  57. MAECI (Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international), note d’information produite pour le Groupe interparlementaire Canada-États-Unis, mai 2007.
  58. Gouvernement du Canada (2007).
  59. Rubin (28 août 2007).
Pour une bibliographie en ligne comprenant des liens avec des ressources électroniques, voir le site Web de l'Afghanistan Analyst.

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